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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 15:28

 

J’ai attendu 4 ans ce jour. Et le voici enfin.

Je suis enceinte.

D’autres diraient : « j’attends un enfant ».

Mais quelque chose en moi refuse l’attente.

Je sens une petite âme prendre place, je vis ce miracle de chaque instant, j’observe la vie qui pousse en moi. Je dialogue avec ce petit être qui me tient compagnie, et avec qui je ferai, si Dieu le veut, un bout de chemin. Je l’aide à grandir du mieux que je peux. De tout mon cœur.

Je remercie la vie. A chaque instant. Je remercie la pluie, je remercie le soleil, je remercie les étoiles, je remercie le froid, je remercie le chaud. Je remercie le bruit, je remercie le silence, je remercie la nuit, je remercie le jour. Je remercie le ciel. Et je prie. Mes heures sont une douce prière pleine de joie et mes jours sont remplis de lumière.

Un mois passe dans la douce exaltation. Puis vient le jour de la confirmation à l’échographie : mon ventre couve une petite merveille de quatre millimètres. Son cœur en battant forme un mouvement d’étoile.

Je suis enceinte d’une étoile et c’est bientôt Noël.

Mais l’espoir fut de courte durée. La vie terrestre n’est qu’un passage. Marie Kerguelen a pris un raccourci. A la naissance, notre fille tenait déjà son passeport pour l’éternité. Je l’ai portée 5 mois, et ai passé pour elle 4 mois alitée, 4 mois à l’hôpital dans la peur et l’amour fous. Nous nous sommes aimés, elle a fait de nous des parents, et elle nous a quittés.

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J’aurais tellement voulu t’accompagner.

Jouer mon rôle. Etre ta mère sur la terre ou au ciel. J’aurais tant aimé t’aider. Passer le miroir avec toi dans mes bras.

Mais c’est seule que tu es partie. Sans moi, sans ton Papa.

Seule. Comme une grande personne. Tu as découvert le jour de ta naissance des espaces que d’autres n’approchent qu’à l’issue d’une vie longue et remplie. J’attendais un bébé, et c’est une grande personne qui a ouvert la porte du ciel.

Un amour pareil ne disparaît pas. Il grandit.

Ma fille, j’apprends à accepter ton départ avec une résignation digne. Chemin faisant j’ai ouvert un espace où tu peux me rejoindre. C’est un monde bien plus grand que moi, qui contient la première mort et la Vie après la terre. La fin, désormais, fait partie de ma vie. Je l’ai prise avec moi. Je l’ai acceptée dans mon histoire. Tant qu’on a peur, on évite la mort, on construit un rempart autour de soi. On rétrécit son horizon. Depuis que tu n’es plus en moi, ma vie brisée s’est servi de sa blessure pour s’élargir en dessinant un cœur plus grand.

Une seule pensée vers toi me met en prière.

Tu es ma main tendue vers Dieu, tu es mon lien vers l’au-delà.

Je suis la maman d’une petite fille devenue une grande personne, qui poursuit son chemin au ciel.

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J’aurais pu en rester là, à attendre nos retrouvailles hypothétiques et à ne plus rien espérer ici bas. Mais quelque chose de plus fort que le chagrin me poussait résolument vers la vie. Bientôt, je fus prête à tout tenter à nouveau.

Quinze mois après l’envol de Marie-Kerguelen, j’étais enceinte. Au début, j’étais comme un amoureux trompé : j’aimais timidement, j’avais peur d’avoir mal, d’être à nouveau quittée. Puis je me suis donnée toute entière à l’amour, peut être parce que la demi mesure n’est pas dans ma nature. Je me suis mise à aimer ce petit être de tout mon cœur.

Et puis voilà, l’espoir prit fin en Bretagne, lors d’une virée à la voile dans le Raz de Sein. La mer était forte comme le vent, je sentais mon corps se vider, le sang coulait dans le cockpit, et je le regardais filer comme s’il ne s’était pas agi de moi, de nous, d’un enfant qui aurait pu naître. La risée faisait gîter le bateau ; les vagues, qui balayaient le cockpit, emportaient les rubans rouges qui rejoignaient l’eau profonde. Le courant nous entraînait en avant, nous ne pouvions pas rester sur place, nous arrêter sur cette image. Les vagues continuaient à rincer le bateau comme si de rien n’était. Et peu à peu, nous perdions toute trace, tout lien avec ce petit être parti dans les flots.

On me conseillait de me faire à cette fatalité : je n’aurai pas d’enfant. Ah si j’avais pu ! Si j’avais pu lâcher prise, faire mien ce destin, j’aurais pu faire la paix avec moi-même, avec la vie et avec les autres. J’aurai pu me consacrer à autre chose. Mais je n’étais pas de celles qui cèdent. J’avais l’opiniâtreté chevillée au corps.

 

Notre couple ne résista pas. Nous avons tout tenté, mais nous avons du nous séparer. Plus tard, je rencontrai celui qui m’accompagne désormais.

 

Je crus ma ferveur récompensée quand je me trouvai enceinte à nouveau, sans effort et sans attente. C’était merveilleux, je gardais cet enfant caché en moi et ne dis rien à personne. Il était lové à l’intime de moi et je le protégeais de toutes les paroles, de toutes les pensées. Je voulais que rien ne puisse salir, ni même dévoiler son mystère.

Après quelques battements de cœur, il partit comme il était venu. Je lui donnai un prénom et lui dis doucement adieu.

 

Bientôt, un nouveau petit être se nicha en moi. J’étais heureuse, je crus en lui plus qu’en tous les autres jusqu’ici, car je faisais confiance au bon déroulement des choses qui, généralement, est un bon présage. Je portais un petit garçon, il virevoltait en moi, c’était merveilleux, son papa était fou de joie et nous vivions comme des gens normaux qui attendent un enfant.

Je ne saurai jamais pourquoi une soudaine série de contractions mit fin à son joli parcours.

Rafaël était mon deuxième enfant à l’état civil et je n’étais toujours pas maman sur la terre. On ne me montra pas son visage, mais je vis en rêve un petit garçon brun aux yeux verts qui jouait avec son papa. Alors je restai sur cette image et ne demandai plus rien. Je pansai mes plaies et j’espérais encore.

 

Enfin, la vie revint nous bercer d’espoir. Un bébé commençait à prendre chair. Bravant ma peur de souffrir, je décidai de tout lui consacrer. Je m’arrêtai de travailler. Je ne sortais presque pas de notre petit appartement. J’y vivais, non pas comme un otage, mais comme une religieuse. Car j’aimais à nouveau, et j’étais pleine de ferveur. Les saisons passaient devant ma fenêtre – une belle fenêtre donnant sur un cèdre magnifique, un cèdre du Liban. Je profitais du temps qui m’était offert pour repasser les évènements de ma vie. Pas les passer en revue, non, les repasser vraiment, c'est-à-dire les rendre lisses. Je voulais me laver, me préparer comme une mariée, je voulais que ce petit être, s’il devait venir au monde, me trouve purifiée, libérée, je voulais que rien de mon passé ne puisse peser sur lui. Je ne suis pas sûre d’y être parvenue, mais j’ai mis tout mon cœur à cette œuvre – me libérer pour lui faire de la place, et le sentir prendre possession de tout l’espace.

Enfin, les contractions sont venues. Je frémissais d’impatience comme les enfants au soir de Noël. Pour la première fois je les attendais. Pour la première fois je les accueillis comme des alliées. Je respirais au rythme des vagues qui m’assaillaient. C’était fort, c’était puissant, je me sentais vivante comme jamais. J’avais attendu huit ans ce moment et il arrivait. J’accouchai pour la troisième fois, et pour la troisième fois sans péridurale, parce que je voulais tout vivre en entier. Mais pour la première fois, le petit être dont je découvris le sexe en l’attrapant par les fesses me regarda. Et je le regardai.

Puis, apaisée, ma fille s’endormit contre moi.

 

Pour nous une nouvelle ère commençait.

 

Enfin une vie m’était confiée.

 

J’allais pouvoir prendre soin d’elle.

Gaelle Brunetaud

EXTRAITS DE « Marie-Kerguelen », Editions L’Harmattan, collection « au-delà du témoignage », ISBN 978-2-296-08203-8

Par Mères Amères - Publié dans : Grossesse
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